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Le pouvoir des mots

Par Gaëlle JEANMART

Le pouvoir des mots

« Patients » ou « Usagers » du 107 ?

 

Dans le projet 107 du réseau de santé mentale du Hainaut Occidental, ceux qu’on appelait traditionnellement les « patients » sont devenus des « usagers ». Vous apprécierez le gouffre entre le sens de ces deux termes :

« Patient » vient du latin « patiri », subir, qui a donné la vertu de patience, c’est-à-dire la qualité de celui qui sait subir et souffrir sans rébellion, celui qui est telle une pate informe entre des mains créatrices. « Usager » vient du latin « usus », usage et désigne donc plutôt celui qui utilise quelque chose à son profit. Le terme, valorisé par les chrétiens parce qu’il était lié à l’utilité et opposé au plaisir gratuit (frui), a pris aujourd’hui une signification plus consumériste : l’usager utilise quelque chose à son profit, pour son usage privé, égoïste – et puis éventuellement s’en débarrasse, comme d’un préservatif « usagé ». Quoiqu’il en soit du changement des connotations morales du terme, l’ « usager » reste un acteur, qui choisit selon sa convenance propre, contrairement au « patient », passif, qui est mobilisé par quelqu’un d’autre, qui est lui acteur : le soignant.


Faut-il voir dans ce passage d’un terme à l’autre un des symptômes d’une plus large perte de précision du vocabulaire ? C’est ainsi qu’on nomme par exemple « trouble » ce qu’on appelait précédemment « maladie », perdant ainsi le sens premier du trouble, qui n’a rien de maladif. Ce glissement des mots, de « patient » vers « usager », comme de « maladie » vers « trouble », est en tout cas indicatif d’une tendance contemporaine à démédicaliser le vocabulaire du soin, et par là à dédramatiser des situations délicates. L’usager est ainsi, est aussi celui qui emprunte des moyens de locomotion publics. Dirait-on alors que, dans le cadre de ce projet, on prendrait le 107 comme un autobus, de façon un peu anodine : pour faire un petit bout de chemin ?

Mais, répondrait le bon sens, ne vaut-il pas mieux nommer un chat un chat ? Oui, mais... Le bon sens suppose aussi que le langage sert à désigner des choses, remplaçant le geste de monstration, et à décrire le plus adéquatement possible le monde. On est généralement moins attentif à une autre fonction du langage, qui n’est pas de décrire le monde, mais de le changer, de « prescrire », dit-on dans le vocabulaire de la linguistique qui sied bien dans ce cadre. Ainsi, la sentence « la séance est ouverte ! » ne décrit pas l’ouverture de la séance, mais ouvre effectivement la séance. Les ordres, les réclamations, les prières, les promesses, les serments, etc. ne sont pas non plus censés se conformer à une réalité existant avant et indépendamment d’eux, mais amener des changements dans le monde. S’ils y réussissent, on ne dit pas qu’ils sont vrais, mais qu’ils sont exécutés ou observés, c’est-à-dire qu’ils ont été efficaces. On nomme ces énoncés des « actes de langage » ou des « énoncés performatifs ». L’ajustement ne se fait pas des mots au monde, mais du monde aux mots : c’est le monde qui se conforme ou pas au contenu de la proposition.

Cette distinction offre un autre éclairage sur le changement de terme : on ne cherche peut-être pas à décrire effectivement celui à qui s’offre cette alternative de soins psychiatriques et d’accompagnement à domicile. On cherche peut-être à le modifier. Le pari qui semble être à la source de ce changement, c’est donc celui de l’efficacité du langage. L’enjeu essentiel du projet est en effet de savoir jusqu’où il est possible que quelqu’un qui a été un « patient » d’hôpital, privé de la gestion de son quotidien et entièrement pris en charge par la structure hospitalière, puisse redevenir en effet un acteur de sa vie.

Le pari est délicat, certainement, d’autant que le geste de nommer ne vient pas des « patients » eux-mêmes, mais des « agents » du monde médical. C’est donc aux « patients » maintenant à se réapproprier leur nouveau nom et à devenir effectivement des « usagers ». Serait-ce alors le premier acte, un peu paradoxal, d’une vie plus autonome : accepter d’être nommé autrement pour être plus agissant ?

 

Gaëlle Jeanmart, docteur en philosophie, asbl Philocité.

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